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L'Histoire de Neszhäar


Samedi 17 mars 2007

De temps en temps il m'arrive de m'entretenir sur msn avec une certaine Neredrith de ma connaissance, et c'est toujours l'occasion d'un peu de jeu de rôles, dans lequel nous incarnons nos personnages respectifs - elle est donc Neredrith Aelthiir et je suis Neszhäar, Aegon Feugardien, Annael et tous les autres.

De cela est parti un projet de "co-écriture" que nous avons, et dont la trame serait basée sur ces discussions.

Pendant l'une de ces "parties", Neredrith a écouté Aegon Feugardien lui conter, de façon un peu détournée, l'histoire de Neszhäar... Le résultat était plutôt sympa, après deux ou trois menues corrections, alors je l'ai enregistré sur mon disque dur, et puis je me suis dit que ça pourrait faire un point de vue externe, intéressant à lire.

Je vous le livre donc, Voyageur ^__^

 


 

L’histoire du roi Neszhäar selon Aegon Feugardien, frère du grand drackon Akkhay

 

« Je ne tiens pas cette histoire de mes propres observations, mais de la bouche d'un ami proche…

Il y a bientôt vingt ans de cela, vint au monde le fils benjamin d'une riche famille. Il vécut heureux, avec son frère, sa soeur, son père et sa mère qu'il chérissait par-dessus tout. Jusqu'au jour où on retrouva sa mère morte. Avec lui à côté, bien vivant en revanche.

A partir de ce jour tout bascula : de fils chéri il devint mouton noir du troupeau, renié par son frère aîné et ignoré de son père. Seule sa soeur s'intéressait encore à lui.

Ainsi, jusqu'à cinq ans ils vécut dans l'oubli le plus total. Souvent il pleurait, la nuit, et appelait sa défunte mère à son chevet. De fils robuste il est devenu un enfant à la raison vacillante. Il lui arrivait souvent de fuguer dans le désert, et le grand drackon le retrouvait au terme d'escapades de plusieurs jours.

Un beau jour, son père sembla de nouveau le remarquer, et le fit tatouer à l'image du rang qu'il occupait, car il est coutume dans notre peuple de se faire marquer à cet âge. Il fut ensuite confié à un instructeur avec qui il vécut pendant six ou sept ans. Et lorsque enfin il revint au domicile familial, ce fut pour sauvagement assassiner son frère, sous les yeux de tous, et goûter son sang, ce qui est un acte de sacrilège. Depuis lors, il ne se passa guère plus d’une journée sans qu’il versât le sang, et il s’en délectait en vérité, sans presque le goûter, juste en le voyant.

Tout le monde pensa alors que la raison déjà faible de cet enfant avait définitivement été soufflée par l'éducation qu'il avait reçue. Son père, effrayé par sa colère, décida de le confier à quelqu'un d'autre en attendant qu'il soit en âge de se marier.

Ce maître-là s'occupa bien de lui ; il lui rendit sa raison dans la mesure du possible et lui apprit ce que son autre instructeur ne lui avait pas inculqué…. et de fait, l'éducation de ce jeune homme était fort lacunaire. De temps à autre il l'emmenait voir sa future épouse et sa soeur, et bientôt la joie de vivre sembla se manifester de nouveau chez son élève.

La noce eut lieu pour ses dix-sept ans, ainsi que son père l'avait prévu, et en vérité le mariage fut une vraie réussite, fastueux, et heureux pour les jeunes époux. Pendant un certain temps, nos deux tourtereaux vécurent heureux, puis le père du jeune homme, qui avait acquis un rang fort honorable, s'éteignit au plus noir de la nuit. Cela n'entrava toutefois point le bonheur du jeune marié ; en fait, ce qui le brisa une troisième fois, ce fut la disparition inexplicable de sa soeur dont il était si proche.

Désireux de tirer cette affaire au clair, il mena des investigations aidé de son ancien maître - j'entends par là le second -, et en déduisit que son premier instructeur était derrière tout cela. Son second maître, qui l'avait si fidèlement assisté, disparut à son tour ; il résolut donc d'interroger le premier, mais celui-ci, fidèle à la mauvaise réputation qu'il entretenait, ne lui dit rien d'utile. Cela ne fit donc qu'amplifier sa colère et son désespoir.

Peu de temps après, le Hiérarque de notre peuple partit à la guerre, et emmena avec lui le gros des armées de Dendrom, en ce qui semblait être un coup d'état pour contester l'autorité du roi. Dans ce contexte de conflit, il n'était pas facile de mener des enquêtes, mais une alternative vint littéralement se présenter à notre héros, un soir où la lune était cachée par les nuages.

De la longue discussion qui s'ensuivit je ne sais pas la teneur, toujours est-il que le garçon s'en fut à la Tour de la Garde Pourpre quérir des renseignements concernant les habitants de certain palais abandonné.

La fin de l'histoire, je ne la connais pas, mais le destin de ce jeune homme que je vous ai conté se ressent ici, partout, et à plus forte raison dans le cercle fermé de la Cour, car c’est après tout le palais qui fut le théâtre des plus dramatiques événements, et les courtisans, mon frère et moi-même y compris, qui furent aux premières loges. »

 

 

 

Par Amaroq
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Jeudi 24 août 2006

Je sais, je suis vraiment longue à la détente... mais bon, mieux vaut tard que jamais...

 

Et après, les chapitres auront des noms, et plus des numéros, comme quoi...

 


 

     Khiddyn semble avoir deviné mes pensées, car un sourire malsain se dessine sur son visage, rapidement remplacé par une expression d’inquiétude parfaitement simulée. Inutile de lui mentir, me dis-je, il me sait acculé. Je pousse un long soupir. Je suis jeune, et pourtant si las ! Trop de dilemmes, trop de sentiments contradictoires, trop de missions… Que n’aurais-je donné pour avoir ne serait-ce que quelques heures de repos ! Et pourtant il me faut décider encore et encore. Mais je n’ai pas le courage de revenir sur mes résolutions… Khiddyn, voyant dans mon silence une chance inespérée de se faire entendre, reprend la parole :

     « Sire, si vous partez, votre royaume sera sans roi et sans héritier… Croyez-vous que votre peuple l’appréciera ? Vous vous apprêtez à vous lancer seul dans une quête qui relève probablement du mythe pour eux…

     - Mes sujets me haïssent et je leur rends bien, réponds-je d’un ton amer, déjà à court d’arguments devant ce qu’avance Khiddyn.

     - Peut-être, mais un peuple sans chef est condamné à disparaître, Sire, objecte le démon avec raison. Vous devriez nommer quelqu’un pour gouverner en votre absence.

     - Et tu veux que je nomme ton maître, c’est cela ? » dis-je d’un ton agressif.

     Ma remarque fait de nouveau sourire Khiddyn.

     « Croyez-moi, Sire, cela ne m’avait pas même effleuré l’esprit, répond-il effrontément. Il ne m’a pas payé pour vous demander cela. Il m’a demandé de tout tenter pour vous rallier à sa cause, mais pas de faire en sorte que vous le nommiez régent en votre absence… Mais j’ai apparemment failli à ma tâche. »

     Il prend un air faussement désolé et recule.

     « Je vais aller rendre compte de mon échec à mon maître, déclare-t-il. Me permettez-vous de prendre congé, Sire ?

     - Disparais donc, et que je n’entende plus parler de toi ou de ton maître, réponds-je à Khiddyn en levant les yeux au ciel tant mon exaspération est grande.

     - Merci, Sire, dit Khiddyn en exécutant une courbette servile. Adieu donc. »

     Puis il rejoint prestement une tache d’ombre pour s’y fondre.

     Lorsque je suis certain d’être de nouveau seul, je me laisse aller à la réflexion. Khiddyn a raison : je ne peux pas laisser mon royaume sans quelqu’un pour gouverner en mon absence. Mais je ne sais pas qui nommer pour une telle tâche. Je sais que certains de mes ministres sont plus corrompus que d’autres ; parmi mes lieutenants et chefs de guerres, trop peu me sont restés fidèles et ils ont déjà de lourdes responsabilités. Quant aux autres… leur défection m’obsède et me hante depuis qu’ils ont déserté. Je les tiens pour traîtres et ne leur pardonnerai sans doute jamais. Je passe mon gouvernement en revue, mais aucun de mes ministres ne me satisfait. Sauf peut-être un.

     Pas le moins corrompu de tous les ministres, mais celui qui me semble le plus à même de régner pour moi en mon absence. Je n’ai guère confiance en lui mais je n’ai pas le choix, aussi hélé-je un serviteur pour lui demander d’aller chercher un scribe, le grand prêtre et mon intendant.

     Car c’est lui que je vais nommer à la tête de mon royaume. Szolszhäar l’ancien pilleur de tombes, amateur de libations sordides. Je n’ai jamais mis les pieds aux bacchanales qu’il a coutume d’organiser – en puisant bien sûr dans les coffres de Dendrom – mais les échos que j’en ai eu ont suffi à me dégoûter de ce genre de festin macabre. En comparaison, les sacrifices journaliers organisés en mon nom ont l’air bien propres, car au moins, les cadavres sont ensuite incinérés au lieu de traîner parmi les convives et d’être utilisés pour satisfaire des appétits malsains…

     Le serviteur revient rapidement en compagnie du grand prêtre, du scribe et de Szolszhäar. Le prêtre se tient en retrait avec le scribe, attendant mes instructions, muet comme toujours, jamais de bon conseil, mais jamais de mauvais conseil non plus. L’intendant semble de fort mauvaise humeur ; sans doute l’ai-je dérangé au milieu d’une orgie. Il se fend malgré tout d’une révérence hésitante et me jette un regard trouble.

     « Szolszhäar, dis-je, je t’ai demandé de venir car j’ai une importante nouvelle à t’annoncer. »

     Szolszhäar danse d’un pied sur l’autre ; je lui fais apparemment perdre son temps. Eh bien nous sommes quittes, pensé-je, car tu me fais aussi perdre le mien, finissons-en vite. Je reprends la parole :

     « Je vais partir, Szolszhäar, je vais partir loin et pendant longtemps, alors je souhaiterais que tu gouvernes en mon absence… mais attention Szolszhäar, ajouté-je en insistant bien sur son nom pour éveiller son attention, prends garde aux démons qui résident ici, et ne tente pas de me spolier mon pouvoir, car je le saurai. »

     Szolszhäar tente de reprendre contenance, soudainement gonflé d’orgueil par sa promotion, le visage éclairé par une avidité nouvelle qui lui donne l’air d’un vautour prêt à fondre sur une charogne. Profitant de son silence, je fais signe au scribe de s’avancer, et lui ordonne d’écrire ce que je lui dicte :

     « Moi, Neszhäar Premier, roi de Dendrom, déclare ce jour choisir mon intendant, Szolszhäar Fouille-Tombe, pour diriger le royaume en mon absence. C’est par conséquent à lui que revient le rôle de protecteur du royaume et de tous les elfes noirs. Par cet édit, il s’engage à faire respecter la loi du roi en son absence et à lui restituer son pouvoir dans son intégrité à son retour. Le vingt-cinq de Rougeflamme, année trois mille sept cent quarante trois, à Dendrom. Témoin : archiprêtre Theüzzhäar. Scribe… Mettez votre nom. Toi, Szolszhäar, dis-je en désignant l’intendant d’un geste de la main, signe ici. Theüzzhäar, ici. Quant à moi… »

     Je m’interromps pour tremper la plume que me tend le scribe dans l’encre, un instant abîmé dans mes pensées. Cet écrit et cette signature rendront ma décision irrévocable… quelque part cela me donne un vague vertige. Puis je me ressaisis et signe le parchemin, comme autrefois le faisait mon père, et comme le faisait son père avant lui. Cela fait, je tends la plume au scribe, le parchemin au prêtre, les congédie d’un signe de tête signifiant que je désire rester seul avec Szolszhäar.

      Celui-ci s’avance de quelques petits pas vers le trône, jette un regard cupide sur ma couronne et ma place. Je le toise sévèrement en retour.

     « Sire, je suis extrêmement honoré que vous m’ayez choisi comme régent, dit-il en choisissant soigneusement ses mots. Je m’occuperai bien du royaume en votre absence. »

     Il laisse passer un instant, puis reprend d’un ton circonspect :

     « Et… quand partez-vous ?

     - Je pars maintenant, réponds-je d’un ton revêche.

     - Vous allez partir de nuit, Sire ? La nuit est froide et mauvaise. Ne vaudrait-il pas mieux attendre le lever du jour et l’apparition du dieu soleil ? Il vous protégera…

     - Je pars maintenant, répété-je. Ce n’est pas la nuit qui m’empêchera de quitter Dendrom, bien au contraire. Et puis je suis mal vu, alors que je parte maintenant ou demain matin, cela ne changera rien… tu peux disposer », terminé-je d’un ton mordant.

     Szolszhäar s’incline et s’exécute, trop heureux de pouvoir retourner à ses festins obscènes. Je le regarde partir, dégoûté, puis me lève de mon trône et retourne chercher mon paquetage en priant le dieu soleil que personne d’autre ne vienne me déranger. Ma supplique est apparemment entendue, car je ne reçois aucune autre visite. Je descends aux écuries pour me choisir une monture. Je n’ai jamais eu de cheval à moi et je n’en ai jamais ressenti le besoin. Mais je dois faire vite maintenant, aussi porté-je mon choix sur une monture qui me semble robuste et d’assez bonne composition. Une fois prêt, je sors de l’écurie, descends la grand-rue silencieuse à cette heure, arrive aux portes de la ville. Un garde m’aperçoit. D’un signe, je lui ordonne d’ouvrir la porte ; il s’exécute avec une crainte non dissimulée et me laisse passer.

     Et me voici dehors, dos à mon passé, face à mon futur. La brise nocturne me fait frissonner. Mon cheval souffle doucement par les naseaux ; je l’enfourche et fuis Dendrom, mon royaume, mon peuple et les traîtres qui le composent, cheveux au vent, épées au côté, prêt à me débarrasser de quiconque se mettra en travers de ma route…

     Dans quelques jours je serai à Mir et mes recherches pourront vraiment commencer.

 


La suite au chapitre suivant ^^ (oui c'est logique XD)

Par Amaroq
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Jeudi 13 juillet 2006

Je n'aime pas parler de chapitre, mais plutôt de "parties", parce que c'est trop court à mon sens pour faire un chapitre... Mais à défaut d'autre chose je mets ça.

 

Trève de bavardages. Voici donc la première partie du premier chapitre, qui vient juste après le prologue. Je l'ai coupé en deux, comme d'habitude, pour éviter les fuites impromptues - mais de toute façon c'est long... je vous aurai prévenus XD

 

Sur ce bonne lecture !

 


 

     Le soir est enfin arrivé.

     Je suis seul dans la salle du trône et je regarde le dieu soleil se coucher, embrasant le ciel de son écrasante majesté, le teintant de pourpre, rouge, rose. Demain il y aura du vent. Mais qu’importe le vent qui d’habitude protège notre cité ? Les soldats sont partis avec Lalaedry et les drackons. Tous sont partis et m’ont abandonné. Il n’y a plus rien à protéger ici. Et surtout je les hais. Je hais ces soldats d’êtres partis dans les Terres du Nord et ces femmes d’être restées. Je hais les drackons de m’avoir trahi au profit de Lalaedry. Je hais Akkhay et Tyzzhah d’avoir disparu sans laisser de traces. Et surtout je me hais, moi. Je déteste voir ma propre image dans un miroir. Mon visage, ma chevelure, mon corps, tout me fait horreur, et pour finir, il y a en moi cette volonté de vivre qui m’épouvante. Mon propre peuple insinue que je suis fou – mais n’ont-ils pas raison ?

     Il ne me reste donc que cette haine… Elle est comme un brasier qui me consume et, subitement, m’apparaît ce que je dois faire. Je me lève de mon trône et me dirige d’un pas vif vers mes appartements pour y rassembler des affaires. Ce soir, je pars. Tout de suite même. Mais pas sans quelques affaires de première nécessité.

     Arrivé à ma chambre, je ne peux réprimer comme une bouffée de regret. Je vais quitter Dendrom, peut-être pour toujours. Je ne reverrai peut-être plus le palais, je ne m’assiérai peut-être plus sur mon trône, je ne règlerai peut-être plus de différends futiles entre mes sujets. En un sens tout cela me soulage. Mais cela m’ébranle également, car je vais quitter mon peuple et le laisser sans roi. Je n’ai aucune confiance en mes ministres, tous plus vicieux et retors les uns que les autres, toujours en quête d’une récompense ou en train de se mettre des bâtons dans les roues dans l’espoir d’arriver à grappiller un peu plus de mon pouvoir. En temps normal, j’aurais laissé le pouvoir à Akkhay. Mais il n’est pas là et il ne me reste pour me seconder que des ministres véreux.

     Tout en ruminant ces sombres pensées, j’ouvre la porte d’une alcôve contiguë à ma chambre et qui contient toutes les armes que je possède : épées, poignards, piques, arcs en tous genres. Je choisis deux épées courtes toutes simples, à la lame légèrement recourbée, coupantes comme des lames de rasoir ; j’abandonne le reste ici. Je tiens à voyager léger et je n’ai aucune envie de m’encombrer d’une pique. Et puis l’épée courte est mon arme de prédilection ; c’est l’arme idéale pour tout apprenti Vryddann, et, même si je n’en suis pas un, c’est avec cette arme que je suis le plus à l’aise.

     Je n’emporte pas grand-chose d’autre : quelques vivres, des vêtements de rechange, une carte du Continent, des élixirs dont la composition est connue seulement des elfes noirs et qui constitueront, je l’espère, un moyen de pallier à mes soifs de violence. Mais je ne me leurre pas. Je sais que leur effet ne sera pas éternel et qu’à un moment ou à un autre je devrai tuer, pour voir le sang couler, se répandre sur le sol, pour sentir la souffrance des autres… Cette malédiction qui m’obscurcit l’esprit au point que je ne puisse plus me contrôler… Je compte bien m’en libérer.

     La nuit est complètement tombée lorsque mes affaires sont enfin prêtes. Je vais partir de nuit. C’est symbole de malheur pour les elfes noirs, mais je veux m’en aller discrètement, car je ne veux pas que mon départ se sache avant demain matin…

     C’était du moins mon plan initial, car des bruits de pas se font entendre dans le couloir, bientôt succédés par des coups répétés à ma porte et une voix étouffée qui demande :

     « Sire ? Etes-vous là ? Quelqu’un vous requiert de toute urgence. »

     Je pousse un soupir las. Je ne sais que trop bien qui veut me voir à cette heure-ci, et je ne peux y échapper. Mais j’ai du mal à répondre. Au fond de moi, j’ai peur. Je réussis tout de même à articuler quelques mots :

     « Très bien, j’arrive. Conduisez-le dans la salle du trône. »

     Puis j’inspire à fond avant de me porter à la rencontre de Khiddyn.

     Comme je l’avais prévu, le démon attend mon arrivée avec une impatience non feinte. Sans doute s’attendait-il à ce que je sois présent avant lui dans la salle du trône. Il s’incline dans un simulacre de modestie lorsque je passe devant lui, puis attend que je sois installé pour parler.

     « Sire, commence-t-il sans même me laisser le temps de rassembler mes idées, comme vous le savez, mon maître vous a laissé jusqu’à ce soir pour réfléchir, et il souhaiterait connaître vos choix afin de pouvoir agir le cas échéant. Qu’avez-vous décidé ? »

     Une fois encore son manque de manières me contrarie, mais j’ai tellement hâte de lui faire connaître mes intentions que je passe outre, et me lance dans les explications :

     « J’ai longuement réfléchi, Khiddyn, à la tournure que prenaient les événements et à la façon dont je pourrais les régler. Quoique vous disiez, je ne sais absolument pas si je peux avoir confiance en vous et votre maître, et cela ne me plaît pas. »

     Khiddyn ouvre la bouche pour parler ; je le réduis au silence d’un geste de la main. Je n’aime pas que l’on m’interrompe lorsque je parle et je tiens tout de même au respect du protocole. Après une courte pause, je reprends :

     « De plus, votre maître compte me demander un service en échange de son aide. Qu’est-ce qui me dit qu’il ne cherche pas à me tromper ? Qu’il ne souhaite pas me manipuler ?

     - Nous ne pouvons vous blâmer de penser cela, Sire, mais vous devez nous faire confiance. Mon maître sait où sont la reine et le grand drackon ; cela ne vous suffit-il pas ? A votre place j’accepterais sans tarder ce marché, car il me semble évident que… »

     Cette fois-ci c’en est trop ; Khiddyn a dépassé les bornes. Ma patience, qui déjà ne tenait qu’à un fil, est définitivement balayée par son impolitesse.

     « SILENCE ! hurlé-je en frappant du poing sur le bras de mon trône. Silence donc, démon ! Comment oses-tu me dicter ce que je dois faire ? Suis-je stupide ou gâteux ? Suis-je un esclave que l’on peut utiliser comme un vulgaire objet ? »

     Khiddyn ouvre de grands yeux. Sans doute ne s’attendait-il pas à une telle explosion de ma part ; mais celle-ci a au moins eu le mérite de le faire taire, aussi continué-je sur ma lancée :

     « Je suis las d’être le jouet des autres, Khiddyn. Alors tu feras savoir à ton maître que je ne m’allierai pas à lui, pas plus que je n’irai ramper aux pieds de Lalaedry pour l’implorer de m’aider. Je trouverai Akkhay et Tyzzhah seul et par mes propres moyens. Est-ce bien clair ? »

     J’insiste sur les derniers mots tout en prenant soudainement conscience de l’ampleur de ma décision. Quelque part en moi se creuse un abîme, gouffre noir et profond dans lequel mon esprit semble se perdre. Je vais déserter mon royaume et mon titre et le laisser à des charognards sans vergogne… Ai-je fait le bon choix ?

 

Par Amaroq
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Mercredi 7 juin 2006

Après remaniement de la fin de ce "prologue", l'histoire s'est copieusement rallongée et j'ai dû revoir le découpage de la fin. Voilà donc la troisième partie de l'histoire de Neszhäar... bonne lecture et n'hésitez pas à me donner votre avis - ça me fera très plaisir ! XD


 

 

     A ce moment-là, j’ignorais qu’un démon vivait à Dendrom et que l’un de nos meilleurs assassins, Khiddyn, était un autre de ces démons, et qu’il travaillait pour lui. Je l’ai appris quelques semaines plus tard, alors qu’un drackon venait m’annoncer que la plupart de son ordre avait suivi Lalaedry dans sa marche vers les Terres du Nord et que lui-même s’apprêtait à le rejoindre avec le reste des drackons. Cette nouvelle m’avait bouleversé et je ne savais pas comment faire pour contrer les plans de Lalaedry, qui allaient très certainement conduire mon peuple à sa destruction. Le Peuple Guerrier était reconnu pour ses aptitudes martiales, et surtout, il avait élu domicile dans l’extrême nord, là où le soleil s’était raréfié et avait cédé sa place dans le ciel à la lune… un peuple bien étrange en vérité. J’avais entendu quelques légendes à son sujet, notamment des histoires de héros aux pouvoirs incommensurables et d’êtres à demi démons.

     Khiddyn s’est présenté à moi par une nuit nuageuse où le sommeil me fuyait et où, seul dans la salle du trône, cette même salle dans laquelle j’avais jadis affronté Altszhäar, je me morfondais sur mon sort. Il m’a d’abord semblé cérémonieux et emphatique, malgré le fait qu’il me soit apparu en émergeant littéralement de l’ombre comme de nombreux assassins ont coutume de le faire.

     « Sire, m’a-t-il dit, je viens vous parler au nom de mon maître. »

     J’ai levé un œil terne sur lui. Je n’avais envie de parler avec personne, aussi ai-je tout d’abord tenté de le chasser.

     « Vous n’avez pas demandé d’audience, me semble-t-il. Allez vous-en.

     - Avant de me mettre dehors, Sire, écoutez donc ce que j’ai à vous dire, cela pourrait vous intéresser…

     - Je vous ai dit de partir. Ne me mettez pas en colère.

     - Ce que j’ai à vous dire est très important. Cela concerne votre sœur la reine et le grand drackon Akkhay. »

     Il avait touché le point sensible. Je me suis calmé instantanément et je l’ai longuement observé. Il ressemblait à un elfe noir, sauf peut-être, par la couleur de la peau. Ses yeux étaient comme ceux de Lalaedry, blancs et inexpressifs. Il avait un long visage sur lequel était tracé un tatouage qui ne ressemblait à aucun de ceux que j’avais pu voir jusqu’à présent, qui lui parcourait toute la moitié gauche du visage en un motif complexe. Il portait une armure de cuir bouilli à la ceinture de laquelle pendaient deux longs couteaux aux manches ouvragés et qui laissaient échapper comme une aura de mort. Des armes démoniaques à la mesure du pouvoir de leur détenteur.

     Khiddyn s’est laissé examiner puis a brièvement incliné la tête, attendant ma réponse, qui n’a d’ailleurs pas tardé.

     « Alors dites-moi… ai-je commencé d’un ton neutre. Vous semblez bien me connaître. Dites-moi où ils sont.

     - C’est une information précieuse pour mon maître… a déclaré Khiddyn d’un faux air songeur.

     - Elle l’est tout autant pour moi… » ai-je observé. Ma fureur recommençait à se faire entendre et mon mécontentement allait grandissant à mesure que les plans du maître de Khiddyn m’apparaissaient.

     Khiddyn m’a alors raconté ma vie comme si lui l’avait vécue à ma place. Rien n’a échappé à son récit, pas même les détails insignifiants que je croyais avoir oubliés. Et tout cela avec un sans-gêne et une aisance qui m’ont tout simplement ulcérés. Pendant toutes ces années, lui et son maître m’avaient espionné. Et ils n’avaient rien fait pour empêcher Lalaedry de se servir de moi, rien pour empêcher Akkhay et Tyzzhah de disparaître. Pour cela je les haïssais. Je me suis mis à vociférer des imprécations, à les maudire. Khiddyn m’a laissé crier un moment avant de m’interrompre d’autorité.

     « Sire ! Laissez-moi parler. Mon maître vous propose un pacte. Une alliance, en quelque sorte. Il pense que vos intérêts et les siens convergent dans cette affaire. Lui aussi en veut à Lalaedry. Nous voudriez-vous pas vous débarrasser de lui ?

     - Pourquoi en veut-il à Lalaedry ?

     - Je l’ignore, Sire. Je sais juste qu’il lui reproche certaines choses. Il ne m’a pas dit quoi.

     - Voilà qui est fâcheux. Je n’ai aucune envie de l’impliquer dans cette affaire, si puissant soit-il. Cela ne concerne que moi et j’entends bien réussir à retrouver Tyzzhah et Akkhay, avec ou sans l’aide de votre maître. Par ailleurs, pourquoi ne me dites-vous pas son nom ?

     - Je ne le connais pas, a répondu Khiddyn, soudain honteux. Il ne me l’a jamais dit. Il ne l’a jamais dit à personne, je crois.

     - Comment pouvez-vous travailler pour le compte de quelqu’un dont vous ne connaissez pas le nom ? Votre logique m’échappe…

     - Je travaille pour lui parce qu’il me paie bien, a répliqué Khiddyn d’un ton tranchant. Les seuls liens qui m’unissent à lui sont l’or et les richesses qu’il me donne en guise de solde. Mais là n’est pas la question. Mon maître vous offre l’occasion de vous allier à lui pour retrouver la reine et le grand drackon, et châtier Lalaedry.

     - Que veut-il en échange ?

     - Sans doute un service de votre part. Je ne connais pas tous ses plans, mais il me semble évident qu’il va vous demander de faire quelque chose pour lui… »

     Quelque chose au fond de moi s’est insurgé ; j’avais l’impression de revivre mon passé.

     « Je refuse de devenir le pion de qui que ce soit, vous m’entendez ? Je suis las d’être un pantin. Si votre maître compte me manipuler, il pourrait au moins venir me faire sa proposition lui-même.

    - Ecoutez, a dit Khiddyn, je ne sais pas ce qu’il voudra de vous en retour. Je ne suis que le messager dans tout cela. Mon maître m’a également chargé de vous dire qu’il souhaiterait avoir une réponse dans un mois. Mais vous pouvez lui donner avant, si vous le souhaitez. Il vous suffira de m’appeler et je viendrai. »

     Et sans plus de cérémonie, il s’est éclipsé, profitant d’une tache d’ombre pour se fondre dans l’obscurité, me laissant de nouveau seul. Si j’avais pu, j’aurais sans doute cherché à le tuer, car son comportement, cette façon de se moquer complètement des autres, et d’outrepasser toutes les règles de protocole, m’avaient excédé. Mais en disparaissant ainsi, il s’était accordé un sursis d’un mois – le temps de faire retomber un peu ma colère.

     J’ai mis ce mois à profit, tournant et retournant les propositions des démons dans ma tête. Une part de moi hurlait vengeance ; la nuit, je rêvais de la mort de Lalaedry, de son sang répandu sur le sol, de son regard inexpressif soudain empli de frayeur, de ses cris de douleur mêlés à ceux de ses familiers. Mais d’un autre côté, je n’avais aucune preuve de la bonne parole ces démons… je ne savais même pas s’ils disaient la vérité lorsqu’ils m’assuraient connaître le lieu où se trouvaient Tyzzhah et Akkhay. Je me suis alors renseigné sur Khiddyn et son maître. J’ai fouillé la bibliothèque de Dendrom. Je suis même allé jusqu’à la Tour de la Garde Pourpre pour consulter les archives qui y étaient entreposées. J’y ai appris des choses terrifiantes à leur sujet, des choses qui auraient dues être tues, même à Idylliac. Depuis ce jour, je connais le nom du maître de Khiddyn. Un nom plein de mystère et de pouvoir, et qu’il ne faut prononcer qu’avec une extrême prudence. Il n’a jamais franchi mes lèvres et j’espère qu’il ne le fera jamais.

     Un mois pour choisir entre une vengeance assurée, mais sans doute avec un lourd tribut à payer, et des tourments qui ne prendraient fin que si j’accomplissais ma tâche, voilà ce que j’ai finalement eu… En vérité, c’était une durée bien insuffisante. Les jours se sont enfuis à une telle vitesse que je ne les ai pas vus passer, et aujourd’hui, c’est le jour fatidique. Le maître de Khiddyn m’a laissé jusqu’à ce soir. Mais il est déjà midi, et je ne sais toujours pas quelle décision prendre car, malgré le sacrifice qui m’a clarifié l’esprit, je ne sais pas si je dois accorder crédit aux paroles de Khiddyn, ou tenter d’accomplir la « tâche » dont m’a parlé Lalaedry… Malgré ma victoire partielle, il y a de cela des années, sur le Hiérarque et sur moi-même, les plus grandes batailles restent à être menées. Et je ne sais pas encore dans quel camp je serai…

     Oh, ma sœur, pourquoi m’as-tu laissé ? J’ai besoin de toi, de tes mains, de ton amour… sans toi et sans Akkhay, je suis seul… ne me laissez pas.

 

Par Amaroq
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Dimanche 28 mai 2006

Voici la deuxième partie du "prologue"... bonne lecture ! Et n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé !

 


 

 

     Akkhay m’a relevé avec douceur et m’a essuyé le visage à l’aide d’un chiffon, puis il m’a emmené vers la porte de la salle du trône. Lalaedry n’a pas essayé de l’en empêcher. Il avait toujours son méchant sourire aux lèvres et toisait le grand drackon d’un air supérieur. Je ne lui ai pas dit adieu. J’ai quitté la salle sans me retourner, encore sous le choc de ce qui s’était produit.

     Akkhay m’a conduit devant mon père, qui tournait comme un ours en cage pour dissimuler sa nervosité. Lorsque je suis entré et que le grand drackon a fermé la porte, il a sursauté. J’ai compris que je lui faisais peur. Mais il a rapidement repris ses esprits, et m’a fait signe de m’asseoir. Akkhay est resté le dos contre la porte.

     « Neszhäar, m’a dit mon père, qu’est-ce qui t’a poussé à te conduire de la sorte ? Qu’est-ce qui traversé l’esprit ? Ton frère est mourant. Tu as accompli le pire de tous les actes, tu as prononcé les pires de tous les mots… »

     Je n’ai rien répondu. Je savais très bien que, si je lui disais que c’était Lalaedry qui avait lancé le sort, il ne me croirait pas. Mon père s’est impatienté.

     « Eh bien, Neszhäar, as-tu perdu ta langue ? »

     Akkhay est intervenu.

     « Sire, puis-je vous faire observer que c’est vous qui avez placé le prince Neszhäar sous la garde de Lalaedry ? Ne soyez pas étonné des actes qu’il a commis. Il ne fait que suivre les enseignements de son maître… Si quelqu’un d’autre s’était occupé de lui, il ne se serait probablement pas battu contre Altszhäar.

     - Peu importe. Les faits sont là à présent. Altszhäar est à l’agonie et Tyzzhah ne pourra pas se marier.

     - Pourquoi ? » ai-je demandé.

     Mon père a poussé un soupir de lassitude.

     « Je vais finir par croire que Lalaedry n’a fait que t’apprendre à tuer. Tu ne connais pas les plus élémentaires de nos coutumes ! Apprends que c’est ton frère qui devait épouser ta sœur, et que…

     - Sire, l’a paisiblement interrompu Akkhay, il me semble évident que Lalaedry ne s’est pas occupé du prince Neszhäar comme vous le souhaitiez… regardez-le. Lalaedry s’en est servi. Tout le monde sait qu’il convoite votre titre, et que si le prince Altszhäar devait mourir, c’est à lui que reviendrait la main de la princesse Tyzzhah. Comme vous le lui aviez promis. Je n’ai cessé de vous répéter tout cela, tout comme je vous ai bien souvent dit que lui confier le prince Neszhäar revenait à le pousser à commettre un meurtre… »

Mon père m’a longuement observé. Visiblement, les paroles d’Akkhay l’avaient interpellé et il tentait de retourner la situation. Il a poussé un autre soupir et a passé sa main dans mes cheveux, avec comme un air de regret sur le visage.

     « Apparemment, j’ai fait une erreur de jugement. Très bien. Akkhay, mon ami, c’est toi qui t’occuperas de Neszhäar à présent. C’est à lui que va revenir le titre de prétendant au trône. Et je laisserai le choix à Tyzzhah entre Lalaedry et lui. Comme je l’avais fait avec Altszhäar. »

     Akkhay a eu un sourire victorieux, comme s’il venait de remporter un siège qui avait duré de trop longues années.

     - Qu’il en soit ainsi, Sire. J’éduquerai le prince Neszhäar de mon mieux. Quant à vous, hâtez-vous de faire savoir votre décision. »

     Akkhay s’est brièvement incliné et m’a fait signe de le suivre. Au moment où nous franchissions la porte, mon père l’a hélé :

     « Akkhay ?

     - Oui ?

     - Ne me trahis pas. Si jamais j’apprends que tu lui enseignes des choses interdites, tu le paieras cher.

     - Comme vous voudrez, Sire. »

     Puis il a fermé la porte derrière lui et m’a emmené chez lui.

     Akkhay habitait une grande maison tout au bord de la ville, de laquelle il voyait le désert et même la Tour de la Garde Pourpre. L’architecture de sa demeure était tout ce qu’il y a de plus traditionnelle. Il m’a raconté qu’il tenait cette maison de ses parents, qui eux-mêmes la tenaient de leurs parents, et ainsi de suite. Je lui ai demandé s’il était le grand drackon parce que son père l’était avant lui ; il a ri et a simplement répondu :

     « C’est surtout parce que votre père m’a remarqué, prince. Sinon je serais probablement resté un simple soldat toute ma vie… »

     J’ai vite compris que Akkhay n’aimait pas s’encombrer de choses inutiles et de jugements tortueux, au contraire de la plupart des elfes noirs – et surtout de Lalaedry. S’il pouvait se montrer patient et généreux, il avait tendance à s’exalter dès qu’on lui parlait de batailles et se mettait alors à raconter toutes celles auxquelles il avait survécu et vaincu – et il y en avait beaucoup. Il était assez gentil, plus en tout cas que la majorité des elfes noirs, mais manifestait peu ce côté de sa personnalité, préférant cultiver une image de seigneur sanguinaire, en grand drackon qu’il était.

     J’ai vécu quelques années avec lui ; des années plus tranquilles qu’avec Lalaedry, pendant lesquelles j’ai été moins tourmenté. Il m’a appris tout ce que Lalaery ne m’avait pas enseigné et s’est bien gardé de me réapprendre à utiliser une arme. Il m’avait confisqué mes épées et les gardait précieusement dans sa chambre. De temps à autre, il m’emmenait voir Tyzzhah, et j’ai pu voir que ma sœur, si elle avait été affectée par la mort d’Altszhäar, était restée la même, tranquille et sereine, future reine dans toute sa splendeur. Je me suis rendu compte que je l’aimais. C’était elle qui m’avait défendu à la mort de notre mère et depuis tout ce temps, elle avait toujours pensé à moi, même quand j’étais sous la tutelle de Lalaedry. Avec elle, j’étais heureux. Peu m’importait que l’amour que j’avais pour elle puisse être considéré comme impur, puisque nous étions destinés à nous marier.

     Le mariage… mon père, que j’avais revu quelque temps après avoir été confié à Akkhay, m’avait expliqué qu’il aurait lieu lorsque j’aurais dix-sept ans. Cela me laissait, disait-il, le temps d’apprendre mes devoirs en tant que futur roi. En vérité, cela lui laissait à lui le temps d’apaiser la fureur de Lalaedry, car le Hiérarque, d’après les rumeurs, était entré dans une rage folle lorsque le roi lui avait annoncé que ma sœur aurait à choisir entre lui et moi.

     Le jour de la cérémonie, il était présent, accompagné comme toujours de ses deux familiers, drapé dans tout son mécontentement. Akkhay était là aussi, et il arborait encore ce sourire triomphant que je l’avais déjà vu avoir. La cérémonie a eu lieu dans un faste et une splendeur dignes de l’accueil que l’on aurait pu faire au roi d’Idylliac s’il était venu, et la liste d’invités était si longue qu’il était impossible de les compter. Le dieu soleil nous a dispensé sa lumière et sa chaleur bienfaitrices, et lorsque la nuit est venue et que les derniers échos des festivités se sont éteints, tout le monde, repu et fatigué, s’en est allé en nous souhaitant un heureux mariage.

     Heureux, il l’a bien été un certain temps ; mais rapidement, mes rêves sont revenus, et avec eux une soif de sang et de violence telles que cela me faisait honte. Je me suis mis à chasser des animaux du désert pendant des journées entières ; je les pistais jusque dans leurs pénates et les tuais de façon à ce qu’il répandent le plus de sang possible – car la seule vue de ce liquide coulant sur le sol et absorbé par le sable me fascinait au point que je pouvais en perdre la perception du temps. Je sortais la nuit, le jour, n’importe quand. Il est venu un moment où les animaux ne m’ont plus suffi, où je me suis mis à tuer des voyageurs qui traversaient le désert. Je laissais les corps où je les avais fait tomber et, pris d’horreur par mes actes, je m’enfuyais aussi loin que possible.

     Et Tyzzhah, dans tout cela ? Ma sœur s’inquiétait. Elle me questionnait sans cesse, sans que jamais je ne lui donne de réponse, car j’avais honte de ce que j’étais devenu. Lorsque je revenais à Dendrom, Akkhay venait me voir et me posait lui aussi des questions. A lui, je lui répondais, car je savais qu’il connaissait ces sentiments purement barbares. Le grand drackon a demandé à mon père, qui était toujours au pouvoir, l’autorisation de mener une enquête, et l’a obtenue. Au bout de maintes investigations, fouilles et recherches diverses, il en a conclu que Lalaedry savait quelque chose et l’a mis aux arrêts.

     Mais le Hiérarque a refusé de répondre aux questions qu’on lui posait ; il a tout simplement affirmé du début à la fin que certes il était impliqué dans cette affaire, mais que si j’étais maudit, c’était par ma seule faute. A moi, ces propos étaient une véritable énigme, car je ne voyais pas très bien comment j’aurais pu devenir si violent sans l’éducation du Hiérarque. Il me semblait clair qu’il m’avait manipulé avec ses rituels. Lorsque je lui ai demandé de me guérir, de me délivrer de cette malédiction, il a simplement ri en me disant que je ne serais libéré que lorsque j’aurais accompli ma tâche. Bien sûr, je n’ai rien compris à ses paroles, et même aujourd’hui elles me sont obscures. J’ai alors réclamé à ce qu’on le fasse tuer pour lui faire payer, mais je me suis heurté au refus de mon père, qui craignait le Hiérarque comme la peste et n’osait s’opposer si ouvertement à lui. Akkhay lui-même ne pouvait rien faire sans l’aval du roi et cela le rendait furieux, car il éprouvait une haine si forte à l’encontre de Lalaedry que s’il l’avait pu, il l’aurait tué de ses mains. Mais mon père a ordonné qu’on laisse Lalaedry en paix et les investigations d’Akkhay ont dû cesser.

     Peu après tous ces événements, mon père, qui avait atteint un âge fort avancé, s’est éteint au plus noir de la nuit – chose qui est considérée comme de mauvais augure chez les elfes noirs. Ma sœur est devenue reine et j’ai ainsi accédé au titre que Lalaedry convoitait tant. Je tuais tant et plus, mais tout de même moins qu’aujourd’hui, puisqu’il me suffisait d’une seule victime par jour. Ma sœur, pour tourner le problème autrement, a eu l’idée, avec Akkhay, d’instaurer ces sacrifices et ainsi, tous les jours, alors que le soleil était à son zénith, un individu m’était offert en sacrifice, que ce fût un elfe noir ou un voyageur égaré. A ce moment-là, j’étais plutôt apaisé, car ma sœur était à mes côtés… mais un jour, elle a disparu sans laisser quoi que ce soit derrière elle, pas même une lettre, un objet, rien. La douleur qui a été mienne ce jour-là n’a jamais eu d’égale et aujourd’hui encore j’en porte les cicatrices, physiques et psychiques.

     Espérant m’aider, Akkhay a tenté de retrouver Tyzzhah. Mais il n’y est pas parvenu et a disparu lui aussi. Je me suis retrouvé seul, et ma solitude m’a rapidement fait éprouver une haine qui est allée grandissante à l’encontre de ma sœur et du grand drackon. Je les chérissais et les détestais à la fois, et c’est encore le cas aujourd’hui. Pour oublier ma douleur et ma colère, j’ai plus que jamais demandé des sacrifices, jusqu’à atteindre le nombre de victimes d’aujourd’hui, à savoir dix-huit.

     Pendant tout ce temps, les paroles de Lalaedry me sont revenues en mémoire… Que pouvait donc être ma « tâche » ? Que n’avais-je pas fait et que j’aurais dû accomplir pour pouvoir retrouver la paix ? Afin de trouver une réponse à toutes ces questions qui me hantaient la nuit comme le jour, je suis retourné voir le Hiérarque dans sa demeure. Mais il s’est contenté de me rire au nez.

     « Savez-vous où se trouvent Tyzzhah et Akkhay ? lui ai-je demandé.

     - Je n’en ai aucune idée, m’a-t-il répondu avec un de ses sourires fielleux. Peu m’importe que ta sœur ait disparu et que ton fidèle grand drackon ne donne plus signe de vie. J’ai mes propres projets à présent et tu n’en fais plus partie, vu que tu es un pion trop peu docile. »

      Je n’ai rien obtenu d’autre de lui.

Par Amaroq
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